LUNDI 4 MAI
Camille (notre coordinatrice d’expédition si vous l’ignorez) et moi-même embarquons à la nuit tombée sur notre fier bateau garé paisible à un ponton de la marina de Frioul. Depuis notre arrivée à Marseille, il pleut comme vache qui pisse et nous rappelle avec humeur notre Bretagne chérie. Attention la passerelle est glissante comme l’étaient les quais de la gare St-Charles ! Ne pas nous vautrer, encombrés que nous sommes par nos encombrants et pesants bagages.
Avec le bruit délicieux de la pluie qui tombe, l’équipage calfeutré dans le vaste carré ne nous entend même pas arriver. La passerelle n’est pas installée et le passage à bord à la force des bras s’avère quasi périlleux. Une fois sains et saufs à l’intérieur, on retrouve la chaleur revigorante et une certaine sérénité, accueillis avec bienveillance par les trois membres de l’équipage, Marion l’intendante, Caroline la matelote et enfin Arnaud le capitaine. Installée solidement dans sa cuisine qui ouvre de plain-pied sur le carré, Marion s’active derrière sa plaque électrique, on ne peut plus parler de fourneaux ici, et trouve le temps pour nous proposer un pot d’accueil que nous partageons volontiers avec l’équipage. Je commets ma première gaffe destinée à tester l’humour de Caroline en versant par inadvertance un flot de ma bière dans son verre de vin blanc ! Son sourire un peu contraint me rassure ! Le repas est délicieux et jusque-là tout va bien ! La soirée se poursuit sous d’heureux auspices puisque je retrouve la couchette douillette dans ma non moins douillette cabine cosy. Rendez-vous pris demain matin sept heures pour larguer des amarres en direction de Marseille.
MARDI 5 MAI
Escale à Marseille !
Mardi 5 mai au petit matin, nous embouquons le chenal de Marseille pour accéder à notre mouillage, après avoir croisé le trimaran Ultim Actual en pleine tournée de relations publiques. Ils nous ont cédé leur place à quai dans le Vieux Port juste en face de l’Hôtel de Ville ! Mazette ! On ne peut rêver de meilleurs emplacements pour notre génial MODX 70. Même Marcel Pagnol et son célèbre Marius en auraient crevé de jalousie ! Cet endroit idéal servira donc de lieu de rendez-vous aux journalistes et aux enfants des écoles pendant ces deux jours d’escale qui marquent le début de notre mission Posidonia Connect. A ce propos, Bruno Belloni et Patrick Astruch, tous les deux ingénieurs biologistes et plongeurs avertis, piliers du GIS Posidonie en charge de l’ensemble du programme scientifique, nous ont rejoint pour expliquer au public, à bord et en salle de conférence, l’intérêt de protéger ces herbiers endémiques de Méditerranée. L’équipage en profite également pour faire visiter le bateau et donner toutes les explications techniques nécessaires à la compréhension des différents systèmes révolutionnaires présents à bord, dont les deux ailes gonflables qui permettent la propulsion vélique de ce bateau totalement affranchi de toute énergie fossile. Quatre classes d'élèves âgés de 14 à 18 ans ont également eu la chance de découvrir le bateau et son équipage. Sandrine Zaegel, de l'association Océan Academy, a préparé pour eux un quiz formidable afin qu'ils en apprennent davantage sur les herbiers de posidonie.
Demain, nous partirons en mer au gré du vent et du soleil cap sur la Sardaigne. Avec le Capitaine, nous lorgnons sur les fichiers météo qui pour l’instant s’accordent à nous prédire de larges molles bien méditerranéenne ! Mais nous verrons bien, car, comme chacun sait, la météo n’est pas une science totalement exacte ! En attendant il nous reste à assister ce soir dans un bar du Vieux Port au match de foot entre le Bayern et le PSG, une vraie galéjade comme s’amusent à dire les Marseillais !
JEUDI 7 MAI
À huit heures trente exactement Plic et Ploc (ce sont les surnoms que nous avons donnés respectivement à Bruno et Patrick, nos deux plongeurs chercheurs) débarquent sur notre ponton avec leur imposant paquetage. On ne peut pas dire qu’ils voyagent légers nos amis ! Je compte 8 grosses bouteilles d’air comprimé et 6 plus petites contenant de l’oxygène destinées aux plongées en circuit fermé, ce que me confirme Patrick avec le sourire, plus bien sûr trois scaphandres complets et leurs détendeurs. Sans omettre le « petit matériel », c'est-à-dire plusieurs paires de palmes, des combinaisons néoprène, masques et tubas, ceinture de plomb, bouées… je crois n’avoir rien oublié ! Ils ont bien sûr leurs affaires de toilettes et leurs brosses à dent, plus quelques menues affaires personnelles, car ils vont rester à bord jusqu’à la fin de notre mission. Tout cela est entassé sur la plage arrière sous l’œil passablement inquiet de notre capitaine qui fronçant les sourcils se demande bien où il va arriver à caser tout ce bazar ! Tout en sachant que nos amies plongeuses italiennes qui vont nous rejoindre en Sardaigne embarqueront aussi avec leur propre matériel. Patrick me rassure : « elles seront plus légères que nous » ! Je suppose qu’il veut parler des bouteilles !
Enfin, nous partons. La mer devant nous est bleue méditerranée, il souffle finalement un léger zéphyr de Noroit, imprévu, qui nous permet d’envisager de naviguer à la voile au grand plaisir de l’équipage. Pour la traversée jusqu’à Porto Torrès (Nord Sardaigne), nous sommes accompagnés par Jean-Marc Normant, ingénieur de son état, ancien coureur au large et présent sur tous les bateaux de la fondation Race For Water. Il surveille particulièrement la manœuvre de nos deux ailes gonflables que nous envoyons, gonflons plutôt, dès la sortie du chenal. Les 170 mètres carrés de voilure immaculée dressés sur leurs imposants balestrons (sorte de longue bôme en carbone qui, montée sur un axe vertical, tourne selon la direction du vent) nous permettent aussitôt de faire la route en silence et sans heurts à plus de sept nœuds dans la bonne direction et d’envisager un premier déjeuner confortable. Jusque-là tout va bien !!!
VENDREDI 8 MAI
En mer !
Après une nuit bien calme, nous voici regroupés autour d’Adrena (notre contributeur informatique) à consulter les divers routages et fichiers météo, afin de tenter de définir notre jour et heure d’arrivée, ETA dans notre langage de voyageurs maritimes. Pour une fois, ils s’accordent tous (nos fichiers) pour nous annoncer des vents faibles jusqu’à l’arrivée. Notre capitaine s’accorde aussi avec eux pour dire que nos italiennes risquent fort d’attendre sur le quai ! Il n’en est pas question et nous nous relayons pour faire avancer au mieux notre MODX 70 avec nos deux ailes largement déployées et parfois l’aide de nos deux moteurs électriques magiquement silencieux. Installé confortablement sur l’extrémité du flotteur au vent, c’est plus prudent, l’architecte bien attentionné y a placé une confortable planchette-banquette, je regarde la mer, un plaisir toujours infini comme l’horizon qui nous entoure de toutes parts. Aujourd’hui, elle est grise et ressemble plus à celle que l’on trouve du côté de Terre-Neuve dans le nord de l’Atlantique Nord qu’ici à proximité de la Corse et de la Sardaigne. Elle n’est pas très fréquentée aussi. Jusqu’ici, nous n’avons croisé qu’un porte-containers allemand en route à petite vitesse vers Gibraltar probablement et aussi un voilier traçant solitaire une route contraire à la nôtre. Tout à l’heure un tout petit oiseau, on aurait dit un pinson, s’est offert une pause à bord, après avoir fait trois tours du bateau afin de s’assurer peut-être de notre bienveillance. Un voyage long courrier pour ses petites ailes entre la Corse et le continent, soit plus de 150 kilomètres au bas mot. Je me demande toujours comment ils arrivent à parcourir de si longues distances sans un vent établi pour les soutenir ! Pour l’instant, installé en équilibre sur une filière, il semble plutôt profiter d’un charter pour la Sardaigne! « Un charter de luxe » plaisante Bruno. Je regarde la mer. Cette Méditerranée, enserrée de côtes souvent très urbanisées, passe pour être une des plus polluées. Du monde ! Et pourtant, nous ne croisons aucun déchet flottant ; mais si nous prenions le temps d’en analyser un bon litre, nous découvrions des nuées de micro-déchets de plastique invisibles à l’œil nu. J’avais eu cette révélation lors de ma première expédition avec Race For Water sur le trimaran Mod 70 en compagnie de Steve Ravussin. Je raconte souvent cette histoire qui m’avait marquée. Nous nous trouvions au milieu du fameux « gyre » du Pacifique Sud entre Valparaiso et l’île de Pâques, 5000 km² de mer libre, peu fréquentée depuis l’ouverture du Canal de Suez. En fait, après 2000 milles de navigation, nous n’avions croisé qu’un seul cargo pétaradant au milieu de nulle part et bien entendu aucun déchet flottant. Le vent était tombé et nous ne progressions qu’à toute petite vitesse sur une mer d’huile et d’une transparence inouïe. Nous en avions profité pour lancer par-dessus bord notre filet « manta » muni à son extrémité d’un container cylindrique en métal destiné à récupérer l’équivalent d’un litre d’échantillon d’eau de mer. Au bout d’une demi-heure environ de trainage, nous le récupérons. Steve dévisse le couvercle et me demande : Qu’est-ce que tu vois à l’intérieur ? J’écarquille grand les yeux. « Oui des trucs qui bougent… on dirait des spermatozoïdes ! » « Bon ça, c'est du plancton » me répond-il « mais attends la suite ». Après plusieurs manipulations compliquées sur le mini-réchaud de notre mini-cuisine, il revient avec une petite coupelle où j’aperçois avec peine une multitude de petits points jaune, vert, rouges… « des micro-déchets de plastique » m’explique-t-il en souriant de mon air ahuri ! J’ai compris à ce moment l’importance de nos missions anti-plastiques et surtout la nécessité d’agir en amont pour empêcher les déchets plastiques d’arriver dans les océans, de couler pour se transformer en une multitude de micro-particules toxiques et de polluer inéluctablement la mer et ses habitants. En soirée, le ciel se dégage enfin et nous gratifie d’un coucher de soleil éclatant, digne des mers du sud les plus sauvages ! Le vent reste évanescent et l’équipage se prépare benoitement à une nuit calme et peu agitée. Profitons-en ! Sur la mer Méditerranée la météo peut s’avérer souvent imprévisible, foi de marin breton !