16 MAI
Deux gracieuses mouettes blanches folâtrent devant les étraves de l’étonnant catamaran Ganany amarré fermement au quai d’honneur du coquet port d’Ischia . Nous venons d’arriver, en provenance d’Olbia que nous avons quitté hier matin. Un départ d’escargot pour cause d’un vent quasiment inexistant. Heureusement, à la fin de cette première journée de navigation, nous nous sommes rapprochés des prévisions de nos fichiers météo, à un tel point qu’à ma prise de quart à cinq heures du matin, je me suis réveillé accompagné des bruits caractéristiques de l’eau filant contre les coques. Je rejoins relayer Arnaud, campé solidement sur ses jambes devant le poste de pilotage, surveillant attentif les cadrans lumineux du tableau de bord qui indiquent entre autres la force du vent réel et sa direction. Dehors la nuit est bien noire et les étraves de nos flotteurs filent en déclenchant des étoiles filantes de plancton phosphorescent. Je vais laisser pour le moment lord George notre pilote (son dernier surnom) barrer consciencieusement. J’ai un peu de mal à m’habituer à l’intérieur confortable de cette cellule dans laquelle je ne perçois pas le vent sur mon visage, ni le bruit de la mer. Je suis seul maintenant, tel le berger gardant ses brebis, je veille l’équipage qui dort. Je surveille le vent et le cap. Nous nous trouvons à près de soixante-dix milles d’Ischia et bien plus proche des trois îles de l’archipel des Pontines que nous allons laisser largement sur bâbord dans une heure environ. L’écran noir du radar ne signale aucun bateau autour de nous ; je suis surpris par la faiblesse du trafic maritime, serait-ce à cause des restrictions due au blocage du détroit d’Ormuz et de la montée du prix du gazole qui bien sûr n’affecte pas notre navire totalement dispensé d’énergies fossiles. Dehors, le vent forcit, entre vingt-cinq et trente nœuds réels que nous recevons de trois quarts arrière, grand largue pour ceux qui comprennent le langage compliqué des marins, avec nos deux ailes largement déployées à la perpendiculaire. La mer passe d’agitée à très agitée, courte aussi, une caractéristique de la Méditerranée.
Avec une synchronisation épatante, le jour se lève et Martin aussi ! Bientôt suivis dans l’ordre par nos deux aventuriers des profondeurs, puis notre tranquille matelote, Arnaud demeurant en stand-bye dans sa cabine, dormant d’un demi-oeil comme tout bon capitaine qui se respecte! On y voit un peu plus clair. Le vent turbulent chasse les nuages, la mer belle, (et non pas la belle-mère) prend une teinte bleu indigo à travers laquelle Ganany trace bravement un double rectiligne sillage immaculé de blancheur… opalescent, je dirai même plus ! Je relaie notre pilote à la barre noire de carbone et ouvre la chasse au record qu’il détient à 21 nœuds! Je suis agréablement surpris par les réactions d’enfer du bateau que je dirige pour la première fois dans ces conditions musclées. Il se comporte pratiquement comme un multicoque de course au large, réagissant au moindre coup de barre que l’on donne pour le placer dans la vague qui court et démarrant pour de longs surfs au-dessus de 15 nœuds sans que les étraves boivent la tasse. Pas mal pour un bateau de plaisance aux aménagements luxueux imaginés sans concessions au devis de poids. Les architectes de VPLP (NDLR : très réputé cabinet d’architecture vannetais, concepteur des meilleurs coursiers des mers au monde) peuvent être fier de leur dessin. Pour l’heure, notre chasse au record se poursuit. Martin atteint les vingt nœuds à pas grand-chose de lord George; je le suis à dix-neuf point cinq, mais Arnaud met tout le monde d’accord avec une pointe à vingt-trois nœuds, devant témoins, donc officiellement validé. Normal, c’est lui le chef ! Cela lui coutera le champagne à l’arrivée ! L’avantage de cette chasse au record est de nous mettre en avance sur nos prévisions, si bien que nous coupons la ligne devant Ischia Porto à 13 h exactement, après avoir replié délicatement nos ailes (bien plus poétique qu’affaler). Vingt minutes plus tard, après une manœuvre impeccable, nous accrochons les deux pendilles (système d’amarrage endémique des ports méditerranéens), immobilisons le bateau, son arrière à un mètre du quai, juste devant la Capitainerie. Pratique pour les formalités !
À peine le temps de souffler, nous sommes accueillis par une femme pétulante, que nous avons prise au début pour une responsable du port ou la propriétaire du bateau voisin, c’est selon ! En réalité, il s’agit de la doctoresse Nuria Teixido qui gère l’étape de Naples. Très directive, mais sympathique aussi, elle s’occupe immédiatement de nous qui partons en chancelant (à cause du mal de terre) visiter dans l’ordre, son laboratoire, dont elle est très fière à juste titre, une plage, je ne sais pas pourquoi et enfin, moment tant attendu, le bistrot italien de nos rêves les plus fous avec Gelati, tiramisu et cappuccino… à foison! Oui notre étape italienne s’annonce bien, surtout parce que demain dimanche, nous faisons relâche! Pas de réveil aux aurores, cela permettra probablement à certaines et certains de faire le tour des bars de nuit et autres lieux de perdition. Je suis une tombe et ne nommerai personne !!!!