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Posidonia Connect - Mission Italie.
Journal de Bord d'Eric Loizeau.
Journal de bord - Science 21 mai 2026

Escale Golfe de Naples - Posidonia Connect Mission Italie

16 MAI

Deux gracieuses mouettes blanches folâtrent devant les étraves de l’étonnant catamaran Ganany amarré fermement au quai d’honneur du coquet port d’Ischia . Nous venons d’arriver, en provenance d’Olbia que nous avons quitté hier matin. Un départ d’escargot pour cause d’un vent quasiment inexistant. Heureusement, à la fin de cette première journée de navigation, nous nous sommes rapprochés des prévisions de nos fichiers météo, à un tel point qu’à ma prise de quart à cinq heures du matin, je me suis réveillé accompagné des bruits caractéristiques de l’eau filant contre les coques. Je rejoins relayer Arnaud, campé solidement sur ses jambes devant le poste de pilotage, surveillant attentif les cadrans lumineux du tableau de bord qui indiquent entre autres la force du vent réel et sa direction. Dehors la nuit est bien noire et les étraves de nos flotteurs filent en déclenchant des étoiles filantes de plancton phosphorescent. Je vais laisser pour le moment lord George notre pilote (son dernier surnom) barrer consciencieusement. J’ai un peu de mal à m’habituer à l’intérieur confortable de cette cellule dans laquelle je ne perçois pas le vent sur mon visage, ni le bruit de la mer. Je suis seul maintenant, tel le berger gardant ses brebis, je veille l’équipage qui dort. Je surveille le vent et le cap. Nous nous trouvons à près de soixante-dix milles d’Ischia et bien plus proche des trois îles de l’archipel des Pontines que nous allons laisser largement sur bâbord dans une heure environ. L’écran noir du radar ne signale aucun bateau autour de nous ; je suis surpris par la faiblesse du trafic maritime, serait-ce à cause des restrictions due au blocage du détroit d’Ormuz et de la montée du prix du gazole qui bien sûr n’affecte pas notre navire totalement dispensé d’énergies fossiles. Dehors, le vent forcit, entre vingt-cinq et trente nœuds réels que nous recevons de trois quarts arrière, grand largue pour ceux qui comprennent le langage compliqué des marins, avec nos deux ailes largement déployées à la perpendiculaire. La mer passe d’agitée à très agitée, courte aussi, une caractéristique de la Méditerranée.

Avec une synchronisation épatante, le jour se lève et Martin aussi ! Bientôt suivis dans l’ordre par nos deux aventuriers des profondeurs, puis notre tranquille matelote, Arnaud demeurant en stand-bye dans sa cabine, dormant d’un demi-oeil comme tout bon capitaine qui se respecte! On y voit un peu plus clair. Le vent turbulent chasse les nuages, la mer belle, (et non pas la belle-mère) prend une teinte bleu indigo à travers laquelle Ganany trace bravement un double rectiligne sillage immaculé de blancheur… opalescent, je dirai même plus ! Je relaie notre pilote à la barre noire de carbone et ouvre la chasse au record qu’il détient à 21 nœuds! Je suis agréablement surpris par les réactions d’enfer du bateau que je dirige pour la première fois dans ces conditions musclées. Il se comporte pratiquement comme un multicoque de course au large, réagissant au moindre coup de barre que l’on donne pour le placer dans la vague qui court et démarrant pour de longs surfs au-dessus de 15 nœuds sans que les étraves boivent la tasse. Pas mal pour un bateau de plaisance aux aménagements luxueux imaginés sans concessions au devis de poids. Les architectes de VPLP (NDLR : très réputé cabinet d’architecture vannetais, concepteur des meilleurs coursiers des mers au monde) peuvent être fier de leur dessin. Pour l’heure, notre chasse au record se poursuit. Martin atteint les vingt nœuds à pas grand-chose de lord George; je le suis à dix-neuf point cinq, mais Arnaud met tout le monde d’accord avec une pointe à vingt-trois nœuds, devant témoins, donc officiellement validé. Normal, c’est lui le chef ! Cela lui coutera le champagne à l’arrivée ! L’avantage de cette chasse au record est de nous mettre en avance sur nos prévisions, si bien que nous coupons la ligne devant Ischia Porto à 13 h exactement, après avoir replié délicatement nos ailes (bien plus poétique qu’affaler). Vingt minutes plus tard, après une manœuvre impeccable, nous accrochons les deux pendilles (système d’amarrage endémique des ports méditerranéens), immobilisons le bateau, son arrière à un mètre du quai, juste devant la Capitainerie. Pratique pour les formalités ! À peine le temps de souffler, nous sommes accueillis par une femme pétulante, que nous avons prise au début pour une responsable du port ou la propriétaire du bateau voisin, c’est selon ! En réalité, il s’agit de la doctoresse Nuria Teixido qui gère l’étape de Naples. Très directive, mais sympathique aussi, elle s’occupe immédiatement de nous qui partons en chancelant (à cause du mal de terre) visiter dans l’ordre, son laboratoire, dont elle est très fière à juste titre, une plage, je ne sais pas pourquoi et enfin, moment tant attendu, le bistrot italien de nos rêves les plus fous avec Gelati, tiramisu et cappuccino… à foison ! Oui notre étape italienne s’annonce bien, surtout parce que demain dimanche, nous faisons relâche! Pas de réveil aux aurores, cela permettra probablement à certaines et certains de faire le tour des bars de nuit et autres lieux de perdition. Je suis une tombe et ne nommerai personne !!!!

18 MAI

Aujourd’hui les affaires reprennent à bord de Ganany après vingt-quatre heures de farniente à l’italienne bien méritées. Nous ont rejoint, Marco Simeoni le fondateur et président de Race For Water et Camille Rollin notre directrice coordinatrice, bref ma patronne ! D’ailleurs un vent de panique a soufflé ce matin pour tout ranger à bord, car nous avions compris que Marco arriverait à huit heures du soir et non à huit heures du matin.
C’est une longue journée organisée en corrélation avec la station scientifique d’Ischia dirigée par Nuria, plus précisément la Stazione Zoologie Anton Dohrn, du nom de son fondateur allemand.
Nous recevons le matin deux classes des écoles locales, une trentaine d’élèves de terminale et de cinquième en deux groupes différents accompagnés de leurs institutrices. C’est d’ailleurs bizarre, je note qu’en Italie, il semble y avoir plus de femmes professeurs des écoles que d’hommes. Serait-ce une activité matriarcale ? Les activités de la « stazione » locale sont expliquées par Emmanuel un bel italien aux muscles à la Popeye qui tient son jeune auditoire en haleine par son charisme et la qualité de ses explications. Marco et Camille, pour leur part, présentent la Fondation, ses divers bateaux sortant de l’ordinaire et ses différentes missions planétaires engagées depuis 2010.
Plus de quinze ans déjà ! Comme le temps passe ! Quinze ans qu’autour du monde, nous luttons pour la protection des océans, combattons les plastiques inutiles, cherchons des solutions, défendons la Posidonie et les aires marines insuffisamment protégées, sans noter d’avancées spectaculaires. J’en parlais tout à l’heure avec Marco dont la fondation finance cette année la totalité de notre expédition parce qu’il n’a pas été possible de trouver, ni partenaires financiers, ni aides gouvernementales. Pendant ce temps-là, les marchands d’armes font fortune et des missiles explosent dans tous les sens, polluant l’atmosphère que nous tentons de préserver par nos « donquichoteries » qui n’intéressent presque personne.
Il existe heureusement des gens formidables comme ces scientifiques que nous côtoyons à bord qui entretienne encore une lueur d’espoir dans cet avenir incertain. En ce qui concerne notre fondation, pour aller jusqu’au bout de la totalité du projet Posidonia Connect fin 2030 et explorer une partie significative du bassin méditerranéen, il faudra bien trouver des financements complémentaires.
Mais revenons à nos plongeurs. Après le délicieux déjeuner concocté par Marion, nous appareillons en direction d’un charmant petit port d’une ville toute blanche, Lacco Ameno.
Onn se croirait au Maroc. Il s’agit aujourd’hui d’explorer cette jolie baie qui doit servir de mouillage à de nombreux plaisanciers avec les désastres qui vont avec concernant les herbiers de Posidonie. Aujourd’hui, ils sont cinq à plonger, puisque deux scientifiques de la station d’Ischia et un photographe sous-marin doté d’un appareil impressionnant (on dirait une pieuvre géante avec de longs tentacules) se sont joints à nos deux plongeurs patentés. Cela fait beaucoup de monde à l’eau en même temps et ça se bouscule sur la plage arrière pour l’équipement de chacun toujours très minutieux. Comme le remarque Marco, « le plus dur dans la plongée, c'est de s’équiper » ! Il n’est pas question d’utiliser notre ancre et notre capitaine va avoir du boulot pour maintenir le catamaran à l’arrêt pendant les quatre-vingt-dix minutes que doit durer l’exploration. Heureusement la pointe ouest de la baie nous protège du thermique qui commence à se lever et le capot est quasi inexistant. Dans ces conditions idylliques Marie, notre reporter vulgarisatrice embarquée (j’ai toujours du mal à prononcer ce mot barbare et à l’écrire aussi), peut utiliser enfin son drone et ramener de belles images de notre bateau vu du ciel.

L’après-midi est bien avancée lorsque, après avoir remonté à bord tout ce beau monde, nous revenons au port, plein vent arrière, nos deux ailes de cygne largement déployées. Nous en profitons pour lancer une série d’empannages qui peuvent se réaliser de façon automatique, juste en appuyant sur un bouton du tableau de bord. Le pilote automatique se charge de tout et les deux balestrons pivotent sans anicroche au-dessus de nos têtes. Une merveille de technologie qui correspond bien à la conception de ce bateau révolutionnaire.

19 MAI

Nous entamons notre seconde journée de plongée exploration aux alentours de l’île d’Ischia. Aujourd’hui nous changeons de zone. C’est ce que nous expliquent Emanuele (alias Popeye) et Nuria sur la plage arrière du Ganany dans un briefing gestuel (Ma, nous sommes avec des Italiens). Il est décidé de nous diriger dans le sud de l’île. Après avoir longé une côte sauvage dénuée de constructions modernes, nous trouvons un abri tranquille au pied d’un amer de calcaire gris, construction robuste qui selon nos amis Ischistans (vous l’avez deviné, c’est le nom des habitants de l’île) a bravé plusieurs siècles de tempêtes et d’outrages divers. Ici les falaises tombent droit dans la mer bordée de plages de galets noirs. On pourrait se croire revenus au temps très anciens où ces lieux perdus n’étaient habités que par des goélands hurleurs et autres faucons pèlerins.
Cela convient à nos plongeurs et plongeuses auxquels s’est rajouté un pilote de drone, italien grisonnant à la face austère qu’il dissimule pour agir sous un masque étonnant qui lui donne un air de Bacchus antique. Nuria confirme que nous nous trouvons au bon endroit et la même routine s’installe : vérification de la profondeur, lancement du berlingot, concentration des plongeurs qui vérifient leurs équipements comme des aviateurs avant le décollage, arrêt des moteurs, okay du capitaine, plongeons synchronisés de Plic et Ploc et des autres aussi. Remontée après quatre-vingt-dix minutes passées par quinze mètres de fond, déjeuner chez Tantine Marion, puis reprise du programme sans temps morts. A ce rythme-là je me dis qu’ils pourraient garder leurs tenues d’hommes-grenouilles pour mettre les pieds sous la table ! On gagnerait du temps ! Cet après-midi, la baignade se déroule un peu plus loin sous la surveillance monacale de la forteresse aragonaise qui se dresse austère sur une île de roche magmatique devant le port d’Ischia. Construite près de 500 ans avant la naissance de notre Sauveur, elle s’appelait d’abord Castrum Gironis puis modernisée par un Aragonais de passage, d’où son nom. Un pont de bois qui existe toujours permettait aux habitants de l’île de se réfugier derrière ses puissantes murailles et se protéger ainsi des pirates barbaresques qui barbarisaient la Méditerranée. Après le départ des Ibériques, la forteresse rendue aux Italiens servit de prison pour les détenus politiques et abrita longtemps des nones aux coutumes bizarres dont se laisser pourrir dans des trous d’argiles, les fameux scolatoios, pour méditer sur la fragilité de la vie. Je n’invente rien !
Une fois cette passionnante page d’histoire tournée, nos plongeurs intrépides ré-apparaissent et nous font part de leurs observations. Une fois qu’il a repris son souffle, je vais faire parler Bruno, le plus italien des plongeurs français que nous avons en magasin. Il m’explique que la plongée du matin a révélé un site pour une fois dépourvu d’impacts sur la Posidonie, probablement à cause des énormes blocs rocheux qui en parsèment le fond, mais aussi à l’exposition aux vents dominants soufflant du Sud en période estivale qui le rendent impropre au mouillage. La baie explorée l’après-midi se caractérise par des émissions de CO2 révélées par une myriade de bulles argentées qui remontent vers la surface. « Cette acidification du site », m’explique Patrick qui se joint à la discussion, « est due à l’activité volcanique de la région, qui agit probablement sur les herbiers en supprimant les dépôts de calcaire à la surface des feuilles ». Une aubaine pour les Saupes, seuls petits poissons herbivores de Méditerranée, pour se nourrir plus facilement. « Ce qui est curieux également", poursuit Patrick, « c’est que l’on observe uniquement des émissions de CO2, ni soufre ni méthane, pas d’augmentation de la température non plus, comme sur d’autres sites volcaniques ». « C’est probablement du à la spécificité du magma local » renchérit Nuria qui écoutait la conversation.
Après cette parenthèse scientifique, nous parvenons à notre mouillage d’Ischia afin que nos plongeurs rechargent leurs bouteilles et pour procéder aussi à un changement d’équipe, en accueillant Antonia une jeune chercheuse de la Stazione qui nous accompagnera au moins jusqu’à Naples. Pour profiter du thermique puissant, notre capitaine décide d’appareiller dans la foulée pour notre prochaine destination, soit la péninsule de Sorrento où nous devrions trouver un endroit correct pour jeter l’ancre ou prendre une bouée, ce qui serait encore mieux, afin de passer une nuit tranquille et lui permettre de dormir sur ses deux oreilles.

20 MAI

Tout commence par le départ à l’aube de notre ingénieur qui rejoint pour quelques jours son bureau Lorientais, peu intéressé semble-t-il par nos prochaines aventures napolitaines. Comment allons-nous faire sans lui ? Dans le jour qui se lève, on découvre une anse très fréquentée avec tout autour des maisons modernes pas très belles et une grande quantité d’embarcations à moteur de tailles diverses qui nous entourent. Décidément, en plaisance le moteur est roi ! Hier, en regardant la carte, nous pensions arriver dans un endroit sauvage loin des humains. C’est raté ! Mais l’onde est claire, transparente et cela augure d’une belle plongée pour nos scientifiques qui sont déjà sur le pied de guerre pendant que nous déplaçons tranquillement notre catamaran MODX 70 Ganany de quelques encablures afin de gagner des fonds de moins de quinze mètres pour les premières observations de la Posidonie.

Après que notre bateau a stoppé, Bruno balance le berlingot (la balise flottante Galito qui nous sert à repérer les plongeurs) par-dessus bord, avant de revêtir son équipement de scaphandrier moderne. À chaque fois, il me dit avoir une pensée pour les anciens que l’on appelait les pieds lourds à cause du poids de leur équipement, alimentés en air de surface par un tuyau, le narghilé, aboutissant à un mécanisme de pompage manuel. Évidemment il ne fallait pas s’arrêter de pomper comme les Dupont et Dupond dans les aventures de Tintin et Milou qui ont bercé notre enfance. Un métier très dangereux qui prit fin après-guerre, grâce à l’apparition des scaphandres autonomes, similaires à ceux utilisés par notre équipe de scientifiques sous-marins à bord de Ganany. Pour revenir à nos quatre plongeurs de cette mission franco-italienne, deux italiennes et deux français, ils sont partis de nouveau explorer les fonds herbeux de Posidonie et comptabiliser faisceaux de feuilles, mollusques, éponges et poissons pendant quatre-vingt-dix minutes exactement. On ne se rend pas compte de la longueur de ces plongées lorsqu’on se trouve bien tranquille à les attendre à bord. C’est tout de même la durée d’un match de foot. Ces jours-ci, soit dit en passant, on ne parle pas trop de ballon rond en Italie puisque l’iconique Squadra Azurra ne participera pas cet été à la Word Cup organisé chez Monsieur Trump! D’ailleurs, concernant nos deux plongeurs tricolores, je les ai trouvés un peu fatigués lors du sempiternel briefing précédent leur plongeon.
Il est vrai que depuis notre arrivée en Sardaigne, ils cumulent pratiquement deux plongées par jour avec de longues séances de ratissage et de comptage qui demandent beaucoup de concentration. Cela n’affecte pas leur bonne humeur perpétuelle ni leur appétit lorsqu’il s’agit de mettre les pieds sous la table et déguster la fabuleuse cuisine dont nous gratifie chaque jour Marion. Mais aujourd’hui leur temps d’immersion sera plus court ! En effet, pour respecter le délai obligatoire de deux heures entre chaque longue plongée, nous n’atteignons le spot suivant qu’en début d’après midi. Il se situe dans une anse étroite, mal protégée du thermique d’ouest qui souffle fort dès la mi-journée. Arnaud estime à juste titre que l’affaire se présente mal, puisque au moindre problème, nous pourrions être drossés à la côte. Mauvaise limonade ! Ainsi la décision est prise de renoncer et de rejoindre illico presto notre prochaine escale située à 20 milles plus à l’ouest, soit de l’autre côté de la ville de Naples qui s’étend langoureusement sous le Vésuve assoupi, précisément à Bacoli, en bordure du fameux golfe de Pozzuolini, célèbre pour le site submergé des ruines de Pompéi appelé en italien Parco sommero di Baia, soit le parc submergé de Baïes.
Je tiens tous ces renseignements utiles de la part de la délicieuse scientifique Antonia qui a passé toute son enfance à Naples. C’est donc une navigation au louvoyage (en tirant des bords) qui nous permettra de tester l’efficacité de nos ailes rigides pour remonter contre le vent. Avant la fin du jour, nous touchons au but et jetons l’ancre par 8 mètres de fond de sable, proche du rivage, sous la protection d’une forteresse de confection espagnole érigée au 15ᵉ siècle une bonne cinquantaine de mètres au dessus de la berge, avec l’avantage aussi de nous trouver juste à l’endroit du prochain site de plongée, ce qui évitera à l’équipage de bouger le bateau demain matin, avec la promesse d’une nuit paisible. Bonne nuit les petits !

21 MAI

TREMBLEMENT DE TERRE.
Au mouillage sous la citadelle perchée du Castello de Bahia, nous avions la promesse d’une nuit tranquille, quand à 6 heures du matin une déflagration violente secoua notre navire, réveillant tout l’équipage accouru en petite tenue sur le pont supérieur en se demandant de quelle attaque pouvait-il s’agir en cette période belliqueuse ! A moins que ce soit une surprise improvisée pour fêter l’anniversaire de Marco, notre commodore, qui passait la barre des soixante ans cette nuit ! Une partie de la falaise sous la citadelle s’étant écroulée dans un épais nuage de poussière, nos charmantes passagères habituées de la région penchèrent pour une secousse sismique. Nos regards se tournèrent immédiatement vers le Vésuve altier pour savoir s’il ne s’était pas réveillé transformant Naples en un nouveau Pompéi. Pas de fumée ni fumerolles de ce côté, nous voilà rassurés. Bientôt les réseaux sociaux s’enflamment pour annoncer un séisme de magnitude 4.4 sur la fameuse échelle de Richter (Dieu ait son âme) dont l’épicentre s’est situé dans le golfe de Pozzuoli à une très courte distance de notre paisible mouillage, d’où l’ampleur de la secousse !
A notre grande surprise, cet évènement provoque une panique générale dans le milieu de la plongée, à un tel point qu’un certain Bruno, je vous rassure pas le nôtre, obscur fonctionnaire au fond d’un bureau cagibi, interdit à nos deux plongeuses d’opérer aujourd’hui par crainte de fumerolles ou autre gaz toxiques qui pourraient, sait-on jamais, surgir des profondeurs ! Ainsi leurs deux collègues vont les remplacer et enchainer une plongée d’exploration de 80 minutes. « Ca commence à être long » remarque Patrick en se débarrassant de son équipement sur la plage arrière.
A peine nos plongeurs remontés, l’équipage enchaine directement pour dresser les ailes (plutôt que mettre les voiles) car nous sommes attendus en début d’après-midi au fond de la base navale du port de Naples, notre prochaine escale, et comme chacun sait, il vaut mieux ne pas faire attendre les militaires !
Nous voici à quai à côté d’un navire garde-côte d’une autre époque, le long d’un long bâtiment de couleur sang de boeuf qui abrite les bureaux de l’amirauté et aussi les appartements de l’Amiral. Un factionnaire de passage demande à Caroline notre jolie lavandière d’ôter la cohorte de linges divers à sécher sur les filières et Nuria m’incite à ne pas faire trop de bruit. Nous ne devons pas nous considérer en pays conquis. A part ça, le mouillage est tranquille, bien gardé par l’armée, proche du centre ville. Bon, on ne se baignera pas dans l’eau du port, pourtant d’une belle couleur chocolat, mais agrémentée d’une flopée de déchets multicolores de toute catégorie, allant des bouteilles frelatées de coca-cola aux préservatifs usagés, en passant par les inévitables sacs en plastique à usage unique ! Par ce bel après-midi napolitain, l’équipage vaque à ses occupations, préparation de la grosse journée de demain pour Camille et les scientifiques, rangement du bateau par l’équipage, études des fichiers météo en prévision de notre prochaine navigation vers Toulon pour le Capitaine. Nous prenons de l’avance car ce soir nous partons en goguette dans les rues animées de Naples pour célébrer dignement l’anniversaire de Marco notre cher Commodore ! Et foi de marin breton, on ne sait jamais comment cela peut finir !

22-23 MAI

En mer ce dimanche matin, sur une mer bien calme, sans vent, par le travers à quelques milles du cap Linaro, nous longeons à une allure d’escargot ou de tortue marine, au choix, la côte sans relief de cette partie de la botte romaine, suivant un routage incertain qui nous mène en Corse ou en Sardaigne, c’est selon le bon vouloir de la Direction. Comme il ne se passe rien, alors que le jour se lève avec un indice de 0/8 pour le ciel, soit aucun nuage et une bénédiction pour nos panneaux solaires, j’ai tout loisir pendant mon quart de revenir sur les évènements des derniers jours entre Napoli et la côte Ligure le long de laquelle nous nous traînons présentement.
Camille, ma patronne et accessoirement la directrice des opérations, nous avait promis une journée dense et elle ne nous avait pas menti. Tout commence par la visite de l’Amiral et de sa suite de marins galonnés. Ce n’est pas trop compliqué pour lui puisque ses appartements sont situés à quelques dizaines de mètres quelque part dans le long bâtiment rouge brique qui jouxte notre navire. Sur le quai, très protocolaires et passablement émus, ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion de serrer la pince du plus haut représentant des forces marines transalpines, notre Commodore et notre Capitaine accueillent avec le sourire les dignitaires venus en grand uniforme et la poitrine bardée de médailles et de rubans attestant de hauts faits militaires et maritimes.
La visite du MODX 70 se poursuit avec l’explication du mécanisme de ses ailes de cygne dont la tribord, dressée fièrement, oscille gracile dans le léger vent et surtout son fonctionnement sans l’utilisation d’énergies fossiles, ce qui pourrait intéresser la Squadra Azura Marittima, en cette période agitée générée par Monsieur Trump là-bas du côté d’Ormuz! Arrive ensuite une chouette palanquée de gamins napolitains exubérants et sympathiques qui s’extasient avec une curiosité insatiable devant les étrangetés de notre incroyable bateau. Suivis par la presse locale… Ma! il est déjà presque midi et nous sommes attendus illico presto à l’Académie de la Haute mer de la Ligue Navale, un très bel endroit, pour une première conférence destinée aux institutions locales. Du haut de mon perchoir en loggia, j’ai bien compté : sont intervenus dans l’ordre, la Lega Navale, la Marine Italienne, la Fondation Race for Water, Le GIS Posidonie, La Stazione Anton Dorhn, La Region Campania, la Commune de Naples, et la Consulte de France en Italie. Ouf, je n’ai oublié personne !!!  Cette intervention en précède une autre, publique celle-ci, puis par d’autres visites du bateau, avant de pouvoir envisager notre départ pour Toulon en fin de journée, via Ischia, afin de déposer sur leur île adorée nos belles plongeuses italiennes et leurs sacrées bouteilles. Sniff !
Pourquoi ce soir même, alors qu’il était prévu une journée de relâche samedi avec visite guidée de la ville, dégustation de pizzas et un départ dimanche matin, après avoir remercié les militaires de leur accueil sympathique et bienveillant? Tout simplement à cause de ces satanés fichiers météo qui prévoient un marais barométrique (et pas poitevin) sur toute la partie de la Méditerranée qui nous intéresse entre Naples et Toulon. Et pour une fois, ils sont tous d’accord. Ainsi soit-il, après quelques péripéties inattendues, sans elles la navigation ne serait qu’un long fleuve tranquille, le capitaine qui s’ouvre le crâne sur l’encadrement de la porte et transforme l’évier de la cuisine en étal digne de la boucherie Sanzot (voir les aventures de Tintin et Milou), puis une de nos ailes qui fait des siennes, prolongeant de quelques heures notre stop à Ischia, nous voilà ce beau dimanche de fête des Mères en mer (cela tombe bien), très appliqués à éviter les calmes sournois des étendues marines Thyréniennes puis Liguriennes (un peu de géographie fait toujours du bien) et arriver à temps, à bon port, à Toulon, escale ultime, pour nos dernières rencontres publiques de cette si belle mission franco-italienne.

 

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