9 MAI

En mer !
Cinq heures du matin le jour s’éveille et je prends mon quart de trois heures à la suite du Capitaine. J’ai de la chance : le vent inexistant jusqu’à présent se lève enfin dans le bon sens, c'est-à-dire par le travers bâbord, dix nœuds environ. Moteurs coupés, mer plate, nos deux ailes, convenablement orientées par le computer Madintec, nous propulsent à peu près à la même vitesse vers la Sardaigne. À l’horizon pas si lointain, on distingue les reliefs tourmentés de la Corse bientôt rougis par les premiers rayons de soleil qui chassent l’argent de la lune . C’est beau comme un tableau de Monet ou peut-être Pissaro ! J’aperçois au loin les contours embrumés de la pointe Asinara qui se confondent avec le gris du ciel. À l’aube des cirrus courraient dans le ciel. « Cirrus du matin, chagrin ! », il ne faut pas s’attendre à du beau temps aujourd'hui !
Mauvaise nouvelle ce matin ! Notre gentil pinson n’est plus de ce monde. Arnaud l’a trouvé inanimé sur sa couchette. Il n’aura pas survécu à son périple marin et doit errer maintenant comme un ectoplasme entre deux eaux !
Peu à peu le vent monte de quelques octaves ! C’est tant mieux, car notre vitesse augmente ! Nous larguons définitivement nos routages et bientôt se précisent les contours de la côte et les jetées qui marquent l’entrée du havre de Porto Torrès, notre première escale italienne. Il pleut ! Les pontons de la marina sont vides et la vie semble s’être arrêtée dans ce triste port en ce samedi maussade de printemps, on ne dirait pas ! Solitaire sur son semi-rigide un factionnaire du port nous indique notre emplacement, soit un quai de béton gris peu avenant où nous nous garons enfin après une manœuvre mal aisée, mais bien assurée par notre Capitaine.
Arrivés ainsi dans les temps parfaits pour déjeuner à plat et sans heurts, avec la sieste qui suit, avant d’accueillir Ariana, notre première plongeuse italienne, petite brune accorte et souriante, pas hostile à un verre de vin pour l’apéro. C’est bon signe !
10 MAI
« On se croirait à Concarneau » remarque Ploc (alias Bruno) en scrutant de la passerelle les sombres nuages qui planent en rangs serrés au-dessus du port, avec la pluie qui tombe inattendue à cet endroit. « Plutôt St Nazaire ! » rétorque Jean-Marc, pur breton de l’île de Sein qui tient à ce que l’on respecte la beauté de notre Bretagne. Ce n’est pas encourageant pour le déroulement de cette première journée de plongée, mais haut les coeurs, après que notre charmante plongeuse italienne nous a rejoint avec ses bouteilles, nous prenons vaillamment la mer en direction de l’Isola Asinara (je me mets à l’Italien!) où doit se dérouler la première baignade, à condition que la mer encore bien agitée consente à se calmer.
J’en profite pour me faire expliquer par Plic (alias Patrick) les dessous de leur mission. À la différence de l’année dernière où il s’agissait exclusivement de déterminer la position des champs de Posidonie, pour savoir s’ils avaient régressé ou progressé, en recherchant des balises déposées voici plus de quarante ans par le GIS du même nom. Cette fois-ci, la mission de nos plongeur-chercheurs est de déterminer la qualité des écosystèmes présents au sein des herbiers, poissons, éponges, oursins, crustacés.… Il s’agit de vérifier la pertinence du nouveau protocole de l’indicateur EBQI (Ecosystem-Based Quality Index) soutenu par le programme européen LIFE dans le cadre du projet MARHA (Marine Habitat). Bruno me précise qu’ils ont testé ce protocole tout neuf en France et souhaiteraient qu’il soit élargi au reste du bassin méditerranéen. D’où l’intérêt de cette nouvelle mission en compagnie des chercheurs italiens sur leur territoire de prédilection.
Pour se faire nos aventuriers des profondeurs vont vagabonder le long de « sentiers » sous-marins virtuels de cinquante mètres de long par deux de large qu’ils vont explorer minutieusement en notant au crayon (!) leurs découvertes sur des feuilles de papier spéciales allergiques à l’eau ! Ainsi à l’heure de l’informatique généralisée et de l’abominable IA, on revient à des méthodes qui peuvent paraître archaïques, mais qui se montrent résolument efficaces !
Comme prévu avec la météo, qui pour une fois se montre exacte, le ciel se découvre à notre approche de l’île qui se révèle d’une beauté arachnéenne avec ses sommets verdoyants nimbés d’une brume matinale. Nous stoppons notre navire dans une baie abritée avec au fond quelques maisons aux toits de tuile rouge. Une fois mouillé le Gavitello (ce n’est pas un gâteau italien, mais le nom de la bouée de repérage) nous expédions nos plongeurs par le fond, équipés comme des cosmonautes en partance pour la lune… Je suis toujours ahuri par le poids de leur équipement, les diverses bouteilles, air comprimé, oxygène reliés par d’innombrables tuyaux caoutchoutés. Heureusement qu’une fois immergés, Archimède le bien nommé résout le problème avec sa célèbre poussée. Cette première plongée dure soixante-dix minutes par dix-sept dix-huit mètres de fond. Sur le bateau, c'est plutôt cool ! Tout en surveillant les alentours du Gavitello, nous pouvons déguster le déjeuner de Tantine Marion, bien installé dans le super carré du MODX. Le vent établi à l’ouest accéléré par un effet Venturi à l’ouverture de la baie oblige simplement le Capitaine à corriger de temps en temps notre dérive par quelques coups délicats de moteur.
La manœuvre de récupération des plongeurs est délicate. Il faut venir délicatement en marche arrière auprès d’eux, calculer avec la dérive due au vent, et surtout stopper les moteurs lorsqu’arrivé à proximité. On les déleste alors de leurs équipements de plongée afin qu’ils puissent regagner le bord par l’échelle de coupée placée l’arrière du flotteur.
Nous leur laissons quelques moments de répit, le temps de déplacer le bateau sur le site de la seconde plongée situé un peu plus au profond de la baie. Ils repartent courageusement pour une seconde session de comptage. Assurément, ils seront bien fatigués ce soir !
Au retour à quai en fin d’après midi, après avoir rangé méthodiquement tout leur bazar, ils effectuent le bilan de leur comptage qui serait comparé plus tard avec de prochaines observations prévues tous les trois ans dans les mêmes AMP (Aires Marines Protégées). À condition que les budgets de recherche suivent. C’est toujours la même histoire !
11 MAI
Dans un ciel d’azur, les mouettes ont repris ce matin leur ballet gracieux au-dessus de notre bateau garé au même emplacement que la veille ! Cela augure la promesse d’une belle journée. Cependant, Arianna, Patrick et Bruno reviennent dépités de leur rendez-vous avec les Affaires Maritimes (la Guardia Costiera) destiné à valider les autorisations de plongée de la journée et plus particulièrement concernant un nouveau site placé sur la côte à environ 5 nautiques à l’ouest de Porto Torrès, point de repli imaginé en cas de vent trop fort. L’entrevue ne s’est pas bien déroulée face à un fonctionnaire peu accommodant qui a commencé par interdire l’entrée du bureau à Patrick et Bruno, laissant notre jeune italienne seule aux prises avec l'Autorité !
Pour finir, après de longues palabres tendues, nous sommes autorisés à retourner plonger uniquement sur l’AMP d’Asinara, en espérant que le vent frais de sud-ouest nous permettra d’évoluer sans danger au vent de la côte, situation qui inquiète notre capitaine ! Avant de nous en aller, nous accueillons à bord Alessia, notre deuxième plongeuse italienne, ce qui leur permettra de respecter l’indispensable parité homme-femme au cours de leurs futures explorations. Cela leur évitera de ressembler aux ânes albinos de l’île, une espèce unique au monde, qui souffrent de dépression physique et psychologique en raison du déséquilibre entre mâles et femelles ! Enfin, c’est ce que l’on prétend.Il fallait s’en douter, le site prévu initialement n’est pas envisageable à cause du vent qui porte à la côte et d’un infâme clapot. En désespoir de cause, nous songeons à nous détourner vers une anse plus au nord à condition d’obtenir le feu vert de l’Autorité. En définitive ce changement de programme impromptu va nous être bénéfique. Le petit village que nous découvrons, magnifique, brille sous un soleil éclatant. Quelques maisons blanches se blottissent serrées sous le clocher d’une minuscule église. Nous accrochons une bouée bienvenue à quelques encablures du rivage. Nos plongeurs piaffent d’impatience tels des chevaux devant l’avoine en découvrant la limpidité cristalline de l’eau. Je remarque une étrange maison rouge sang de bœuf les pieds dans l’eau (la maison) aux volets blancs, un ensemble de facture plus récente qui détonne dans ce paysage vintage. Arianna en locale de l’étape bienveillante m’explique qu’il s’agit de la maison habitée jadis par le célèbre juge Giovanni Falcone, Dieu ait son âme, lorsqu’il préparait avec son homologue Paolo Borsellino le procès contre les mafieux de Cosa Nostra dont leur chef suprême, le sinistre Toto Riina, était incarcéré dans la prison voisine pour faciliter ses interrogatoires. En effet, avant d’abriter des ânes albinos et des tortues de mer handicapées, cette île paradisiaque recelait un pénitencier destiné aux pires crapules de ce bas monde. Pour achever ce passionnant cours d’histoire il faut savoir que la Cosa Nostra a finalement gagné cette bataille en assassinant sauvagement ces deux juges intègres, en toute impunité. Remontés à bord après quatre-vingt-dix minutes au fond de l’eau (la durée d’un match de football sans les prolongations) nos vaillants explorateurs s’installent autour de la table de Tantine Marion avec une collection de sourires Colgate extasiés qui en disent long sur la qualité de leurs pérégrinations sub-aquatiques. « Très bel herbier ! » conclut Patrick. « On a bien fait de venir » renchérit Bruno. Comme quoi, il ne faut jamais se décourager avec des situations tendues qui peuvent engendrer de belles histoires. 
12 MAI
Il est 10 heures du matin et nous attendons toujours la visite du directeur de l’aire marine protégée d’Asinara, le fonctionnaire diligent qui a autorisé hier les plongées sur l’île du même nom. Avec une certaine impatience car nous devons prendre l a mer pour une étape de quarante milles jusqu’à la presqu’île de Capo Testa, à la pointe nord de la Sardaigne, notre prochain site de plongée. Mais comme le souligne Arianna « il faut respecter le quart d’heure italien !»
Ces obligations diplomatiques accomplies, dès la sortie du port nous joignons par visioconférence une classe de quatrième d’un lycée de Bourg en Péage dans la Drôme.
Cela permet à nos chercheurs d’expliquer en long en large et en travers les secrets de la Posidonie, les objectifs de leur mission et leur passionnant métier qui suscitera peut-être des vocations parmi cet auditoire attentif. C’est aussi l’occasion de présenter l’équipage et de signaler en passant la présence d’une passagère supplémentaire depuis hier au soir, en la personne de la reporter vulgarisatrice scientifique Marie Treibert, chargée jusqu’à Naples d’alimenter nos réseaux sociaux d’anecdotes que nous espérons croustillantes à point.

Marie Treibert
Dans l’après-midi le vent monte graduellement jusqu’à atteindre la force 7 dans les rafales; la mer d’un bleu profond se creuse outremer et remplit de joie les agiles puffins qui virevoltent habilement au creux des vagues. Quelques bricolages sur l’aile occupent notre ingénieur et nous ralentissent un peu sur cette route chaotique le long de la côte sarde que nous apercevons par le travers tribord. De telle sorte que nous n’arrivons pas à temps pour la plongée de l’après-midi et décidons de gagner directement le havre de Teresa Gallura où notre capitaine a réservé un emplacement auprès de Federica la suave cheffe de port ! Cet abri minimaliste se niche au fond d’une faille étroite taillée dans un granit qui date probablement de l’ère glaciaire. La mise à quai se fait à la méditerranéenne, c’est à dire en marche arrière, avec l’utilisation des fameuses pendilles latérales qui permettent de s’amarrer par l’avant, une façon de faire que nous ne connaissons pas en Bretagne mais dont s’acquitte parfaitement notre capitaine. 
Dans une coordination parfaite, nous retrouvons Martin notre ingénieur de secours, ce héros, tout juste remis de sa traversée express de la Manche en Wingfoil dont il est devenu le recordman! Il est immédiatement mis à contribution pour s’occuper de nos ailes, tandis que Plic et Ploc, nos deux irrésistibles plongeurs s’activent sur la plage arrière à regonfler leurs bouteilles en oxygène pur en prévision des plongées de demain. Comme vous le voyez, tout le monde travaille sauf les filles qui sont parties en repérage manger des glaces ! Ce soir je vais endosser ma chemise hawaïenne d’apparat pour confectionner des bananes flambées en essayant de ne pas mettre le feu au bateau. Nous jouons la sécurité en prévoyant extincteurs et couverture anti-feu avec Jean Marc comme pompier de service . Pas de stress !!!
13 MAI
Ils n’ont pas peur les promoteurs !!!! C’est ma réflexion du matin alors que notre bateau s’ébroue tranquillement au mouillage et que nos quatre plongeurs téméraires s’en sont allés explorer la Posidonie dans l’anse sauvage de Marmorata à une poignée de milles à l’est de Santa Teresa Gallura! Comment enlaidir la nature et dénaturer des sites magnifiques ! Tout cela pour construire un village de vacances les pieds dans l’eau, une sorte de gigantesque bloc de béton gris qui rappelle sournoisement les sinistres blockhaus érigés par les nazis pendant la dernière guerre mondiale (en espérant que ce soit vraiment la der des der !) sur toutes les côtes européennes. On l’appelle l’Eco Mostro, le bâtiment monstrueux en langue transalpine ! Il n’y a pas que quoi être fier ! Malheureusement, restons humbles, car nous n’avons fait guère mieux de notre côté de la Méditerranée. 
Donc, après avoir salué Jean-Marc embarqué triste comme un âne mort sur un banal ferry-boat en direction de Bonifacio, triste comme le ciel bien gris et dégoulinant de pluie qui nous accompagne vers la sortie du port, nous sommes repartis en quête de nouvelles aventures vers ce premier mouillage où nous avons accroché une grosse bouée à proximité du rivage, endroit idéal pour une première plongée, nous assure Patrick en respecté chef d’expédition. Comme un miracle venu du ciel sarde, le firmament se découvre d’un coup et nous retrouvons des couleurs locales acceptables. Oui nous sommes bien en Méditerranée ! Pour garder la forme, notre nouvel ingénieur se livre à quelques acrobaties burlesques, qui ne font rire que lui et sûrement pas le Capitaine, pour arriver enfin à passer notre bout d’amarrage dans l’anse de cette bouée espiègle, bien secondé par notre seconde (logique) armée d’une longue gaffe télescopique quelle manie comme un chevalier teutonique sa lance acérée (pour rester dans l’ambiance du lieu).
Nos explorateurs du monde du silence (référence au contre-versé commandant au bonnet rouge), s’équipent rapidement et disparaissent dans les profondeurs marines pour deux séances de plongée-collecte d’une heure chacune. Ils utilisent deux systèmes respiratoires différents : nos italiennes des scaphandres à circuit ouvert utilisant de l’air comprimé dépressurisé grâce au fameux détendeur mis au point en 1943 par l’ingénieur Emile Gagnan (bien au fait de l’air comprimé puisqu’il travaillait chez Air Liquide !), leurs homologues français des « recycleurs » c'est-à-dire fonctionnant en circuit fermé en utilisant l’air expiré et recyclé en oxygène grâce à des cassettes (un bien joli nom) de chaux qui captent le gaz carbonique et remettent l’oxygène dans le circuit. L’avantage du système est de permettre des plongées plus longues sans faire de bulles et paradoxalement plus sûres. Il avait d’ailleurs été mis au point par les nageurs de combat italiens pour éviter d’être repérés par l’ennemi (en l’occurrence les français et les britanniques). 
À ce propos, je vous conseille de lire le roman « l’Italien » magnifiquement écrit par l’ibérique Arturo Pérez-Reverte. Bref, après cette courte parenthèse littéraire revenons à nos plongeurs. Leurs observations relatent des herbiers largement détériorés par des ancres de mouillage, ce qui s’explique par la beauté du rivage et des paysages qui doivent attirer de nombreux plaisanciers. C’est la raison pour laquelle les autorités ont mis en place une cohorte de bouées d’amarrage qui paraissent de facture récente. Il était temps ! À part ça l’herbier parait en bonne santé comme le décrit Alessia, qui, avec sa collègue, a passé sa plongée à en décompter minutieusement les plants ! Je n’arrive pas à comprendre comment elles font ! Nous repartons dans le vent de nord-ouest qui ne faiblit pas à la recherche d’endroits paisibles à l’intérieur de l’archipel sauvage des Lavezzi, au sud des bouches de Bonifacio. En vain ! Tous nos essais de mouillages sont des échecs car ils sont tous beaucoup trop exposés au vent pour envisager de larguer nos plongeurs. En désespoir de cause, nous décidons de descendre plus au sud afin de trouver un abri nocturne sur la côte Est. Cela aura l'avantage de nous rapprocher d’Olbia, notre prochaine escale, et d’envisager des plongées dans ce secteur le lendemain matin.
En pleine navigation, nous procédons à une manœuvre d’homme à la mer totalement impromptue. Rassurez-vous nous n’avons pas perdu un équipier, mais un des matelas de la plage arrière qui s’est envolé au gré du vent bien turbulent. Au moins, cela aura eu l’avantage d’entrainer l’équipage à réagir de façon positive à cette situation tendue, la plus redoutée par les matelots et leurs capitaines. Notre navigation côtière se poursuit cahin-caha à la recherche d’une anse accueillante. Après une première tentative avortée, dans le soleil rasant du crépuscule, nous mouillons notre ancre avec succès dans la baie profonde de Cala di Volpe à quelques encablures d’un rivage sablonneux, proche de quelques bateaux immobiles, nos compagnons d’escale pour une nuit tranquille. Enfin, nous l’espérons !
14 MAI

Il est mentionné dans l’Ancien Testament qu’au moment de l’Ascension Jésus éveilla ses disciples pour les envoyer en mission sur la planète. De même sur le MODX 70 Ganany, notre brave capitaine sonne le branle-bas dès huit heures pétantes, raffute son équipage pour remonter vite fait bien fait notre ancre et appareiller dans la foulée pour une nouvelle journée d’aventures. Comme tous les matins Tantine Marion a préparé un petit déjeuner complet car nos plongeurs vont avoir besoin d’un trop plein de calories pour fouiller les profondeurs glacées de la Méditerranée. Effectivement la météo est bizarre ce printemps, avec un vent de noroit quasi permanent qui refroidit l’atmosphère et congèle l’eau. Malgré leurs équipements adaptés, une heure au fond de l’eau sans trop bouger à comptabiliser les bestioles c’est long, et nos explorateurs des profondeurs reviennent souvent à bord tout transis et tremblotants.
Ce matin, nous mettons le cap sur l’étrange île de Tavolara située à la sortie du Golfe d’Olbia. Figurez vous qu’il s’agit d’une micro nation gouvernée par une monarchie constitutionnelle, probablement le plus petit royaume de la planète puisque d’une surface d’à peine 5000 mètres carrés! C’est une sorte d’énorme bloc calcaire d’environ 500 mètres de hauteur, tout en longueur, surgi des profondeurs de la mer lors d’un lointain cataclysme et proposant très peu de surface habitable aux humains. De ce fait elle a été longtemps inhabitée et ne recense aujourd’hui d’une poignée d’habitants après avoir servi de repaire aux pirates barbaresques, mais c’était il y a bien longtemps. Une fois n’est pas coutume, nous galérons quelque peu pour trouver un endroit convenable à la première plongée.
A notre arrivée sur zone, en l’occurence une baie posée à l’ouest de Tavolara, le vent coquin a l’idée farfelue de passer sud-ouest, ce qui complique notre manœuvre d’ancrage que nous voulons bien sûr en dehors de l’herbier. Une fois stoppé, la procédure est toujours la même: les plongeurs s’équipent minutieusement, vérifient les ordinateurs de plongée, les arrivées d’air, enfilent masques et chaussent leurs palmes. On envoie à la mer la bouée berlingot orange « galito » qui nous sert à les repérer et aussi celle de sauvetage reliée au bateau par un filin, au cas où ….Ils partent ensuite pour une heure trente de plongée par 15 mètres de profondeur. 
C’est une longue journée! Dès leur retour et après un rapide déjeuner nous repartons illico pour les plongées suivantes sur l’île de Tavolara, salués par un grain de pluie inattendu en cet endroit. Comme disent les marins bretons , « grosse pluie abat grand vent! »; cela va nous rendre la vie plus facile. C’est heureux car Il n’y a pas d’ancrages possibles dans cette baie envahie par la Posidonie, ni de bouées d’amarrage. Ainsi, lors des deux prochaines plongées prévues par quinze mètres puis cinq mètres de fond, il faudra rester en stand-bye, moteurs au ralentis pendant leur travail sous l’eau. Du boulot pour notre capitaine ! 
Au bout d’une heure d’exploration nous les remontons tremblotants de froid. Concernant les herbiers, le bilan n’est pas encourageant. Patrick nous explique que ce site est « un cas d’école » des mauvaises pratiques des plaisanciers qui, plus par ignorance que par indifférence, détruisent les champs d’herbiers avec leurs ancres et les chaines qui vont avec. C’est un problème récurrent dans tous les sites touristiques qui suportent une sur-fréquentation, comme aujourd’hui où cinq voiliers de plaisance sont mouillés tranquilles à quelque distance de la plage, en plein milieu des vertes étendues de Posidonie.
Ce soir nous voilà à quai dans le port d’Olbia. La larme à l’oeil (et c’est réciproque), nos jolies Italiennes quittent le navire en espérant pouvoir revenir bientôt. Hélas, mille fois hélas, nous n’aurons pas le loisir de visiter les estaminets du cru pour déguster un dernier verre de vin sarde car nous partons demain au lever du jour, en route pour le milieu de la botte, vous avez compris qu’il s’agit de la baie de Naples . Bonne nuit les petits !!!
15 MAI
Notre traversée de la mer Thyrénienne entre Olbia et la baie de Naples commence bien lentement. Un éclairage glacial, digne des fjords norvégiens, nous accompagne tout au long de l’étroit chenal de sortie du port. Avec cela un vent quasi inexistant qui nous oblige à utiliser nos moteurs électriques pour glisser dans un silence sépulcral sur une mer d’huile, entre les parcs à moules immergés dans des bains fluorescents de gazoil. Quelle idée farfelue de les installer à cet endroit; ça sent le goudron! les crustacés Sardes doivent avoir un goût de pétrole ! 
C’est comble de malchance: tout au long des jours précédents un violent mistral a perturbé nos plongeurs en transformant les sites de plongée en usines à clapot et bains de glaçons. Et voilà qu’aujourd’hui nos ailes en auraient bien besoin pour nous propulser à bonne vitesse vers les côtes italiennes distante de près de 200 milles.
Les contours de la Sardaigne mettent du temps à quitter l’horizon. La mer est grise, on se croirait sur les bancs de Terre Neuve et les morues ont remplacé les dorades. Ce temps de demoiselle permet néanmoins à nos plongeurs de faire le point sur la première partie de notre mission. Ils me montrent les photos sous-marines de la Posidonie Sarde souvent endommagée par les mouillages forains de certains plaisanciers indélicats dans des aires marines qui devraient être protégées. Je rappelle pour celles et ceux qui l’auraient oublié que cette herbe marine joue un rôle essentiel dans la captation de carbone et le rejet d’oxygène dans l’atmosphère, par le biais de la photosynthèse (nous en avons de plus en plus besoin) et sert d’abri à de nombreuses espèces endémiques qui tendent à se tarir voire disparaitre (nous en avons besoin aussi). De ce fait il semblerait, selon les observations de nos plongeuses-scientifiques locales, que la faune aquatique est bien moins fournie que d’habitude. Leurs images explicites montrent les larges sillons tracés dans les herbiers par le mouvement des chaines métalliques qui agissent comme des herses maléfiques avec de rares bancs de poissons nageant autour.
Aux alentours de midi, alors que nous nous préparons à mettre les pieds sous la table le vent revient enfin dans la bonne direction, ouest nord-ouest, pour donner raison aux fichiers. Nos ailes de réveillent et s’ébrouent avec bonheur: enfin nous pouvons couper les moteurs et retrouver les délices de la navigation à la voile !
Nous retrouvons le rythme des quarts, quatre heures le jour, trois heures la nuit. Je m’y colle jusqu’à huit heures ce soir, et me réjouit déjà d’une bonne nuit, puisque je ne reprendrai qu’à cinq heures du matin demain.
A l’heure de l’apéro des dauphins sauteurs viennent batifoler autour des étraves et arrachent des soupirs d’extase à la gent féminine qui se presse pâmée au balcon!
Et vient la nuit enrobée de ses mystères. Le vent accélère, notre bateau aussi. Nous attendons une trentaine de noeuds après minuit. Si tout va bien, nous ne serons pas en retard sur l’île d’Ischia la belle, sise à l’entrée du golfe de Naples, notre prochain terrain d’aventure.