9 MAI

En mer !
Cinq heures du matin le jour s’éveille et je prends mon quart de trois heures à la suite du Capitaine. J’ai de la chance : le vent inexistant jusqu’à présent se lève enfin dans le bon sens, c'est-à-dire par le travers bâbord, dix nœuds environ. Moteurs coupés, mer plate, nos deux ailes, convenablement orientées par le computer Madintec, nous propulsent à peu près à la même vitesse vers la Sardaigne. À l’horizon pas si lointain, on distingue les reliefs tourmentés de la Corse bientôt rougis par les premiers rayons de soleil qui chassent l’argent de la lune . C’est beau comme un tableau de Monet ou peut-être Pissaro ! J’aperçois au loin les contours embrumés de la pointe Asinara qui se confondent avec le gris du ciel. À l’aube des cirrus courraient dans le ciel. « Cirrus du matin, chagrin ! », il ne faut pas s’attendre à du beau temps aujourd'hui !
Mauvaise nouvelle ce matin ! Notre gentil pinson n’est plus de ce monde. Arnaud l’a trouvé inanimé sur sa couchette. Il n’aura pas survécu à son périple marin et doit errer maintenant comme un ectoplasme entre deux eaux !
Peu à peu le vent monte de quelques octaves ! C’est tant mieux, car notre vitesse augmente ! Nous larguons définitivement nos routages et bientôt se précisent les contours de la côte et les jetées qui marquent l’entrée du havre de Porto Torrès, notre première escale italienne. Il pleut ! Les pontons de la marina sont vides et la vie semble s’être arrêtée dans ce triste port en ce samedi maussade de printemps, on ne dirait pas ! Solitaire sur son semi-rigide un factionnaire du port nous indique notre emplacement, soit un quai de béton gris peu avenant où nous nous garons enfin après une manœuvre mal aisée, mais bien assurée par notre Capitaine.
Arrivés ainsi dans les temps parfaits pour déjeuner à plat et sans heurts, avec la sieste qui suit, avant d’accueillir Ariana, notre première plongeuse italienne, petite brune accorte et souriante, pas hostile à un verre de vin pour l’apéro. C’est bon signe !
10 MAI
« On se croirait à Concarneau » remarque Ploc (alias Bruno) en scrutant de la passerelle les sombres nuages qui planent en rangs serrés au-dessus du port, avec la pluie qui tombe inattendue à cet endroit. « Plutôt St Nazaire ! » rétorque Jean-Marc, pur breton de l’île de Sein qui tient à ce que l’on respecte la beauté de notre Bretagne. Ce n’est pas encourageant pour le déroulement de cette première journée de plongée, mais haut les coeurs, après que notre charmante plongeuse italienne nous a rejoint avec ses bouteilles, nous prenons vaillamment la mer en direction de l’Isola Asinara (je me mets à l’Italien!) où doit se dérouler la première baignade, à condition que la mer encore bien agitée consente à se calmer.
J’en profite pour me faire expliquer par Plic (alias Patrick) les dessous de leur mission. À la différence de l’année dernière où il s’agissait exclusivement de déterminer la position des champs de Posidonie, pour savoir s’ils avaient régressé ou progressé, en recherchant des balises déposées voici plus de quarante ans par le GIS du même nom. Cette fois-ci, la mission de nos plongeur-chercheurs est de déterminer la qualité des écosystèmes présents au sein des herbiers, poissons, éponges, oursins, crustacés.… Il s’agit de vérifier la pertinence du nouveau protocole de l’indicateur EBQI (Ecosystem-Based Quality Index) soutenu par le programme européen LIFE dans le cadre du projet MARHA (Marine Habitat). Bruno me précise qu’ils ont testé ce protocole tout neuf en France et souhaiteraient qu’il soit élargi au reste du bassin méditerranéen. D’où l’intérêt de cette nouvelle mission en compagnie des chercheurs italiens sur leur territoire de prédilection.
Pour se faire nos aventuriers des profondeurs vont vagabonder le long de « sentiers » sous-marins virtuels de cinquante mètres de long par deux de large qu’ils vont explorer minutieusement en notant au crayon (!) leurs découvertes sur des feuilles de papier spéciales allergiques à l’eau ! Ainsi à l’heure de l’informatique généralisée et de l’abominable IA, on revient à des méthodes qui peuvent paraître archaïques, mais qui se montrent résolument efficaces !
Comme prévu avec la météo, qui pour une fois se montre exacte, le ciel se découvre à notre approche de l’île qui se révèle d’une beauté arachnéenne avec ses sommets verdoyants nimbés d’une brume matinale. Nous stoppons notre navire dans une baie abritée avec au fond quelques maisons aux toits de tuile rouge. Une fois mouillé le Gavitello (ce n’est pas un gâteau italien, mais le nom de la bouée de repérage) nous expédions nos plongeurs par le fond, équipés comme des cosmonautes en partance pour la lune… Je suis toujours ahuri par le poids de leur équipement, les diverses bouteilles, air comprimé, oxygène reliés par d’innombrables tuyaux caoutchoutés. Heureusement qu’une fois immergés, Archimède le bien nommé résout le problème avec sa célèbre poussée. Cette première plongée dure soixante-dix minutes par dix-sept dix-huit mètres de fond. Sur le bateau, c'est plutôt cool ! Tout en surveillant les alentours du Gavitello, nous pouvons déguster le déjeuner de Tantine Marion, bien installé dans le super carré du MODX. Le vent établi à l’ouest accéléré par un effet Venturi à l’ouverture de la baie oblige simplement le Capitaine à corriger de temps en temps notre dérive par quelques coups délicats de moteur.
La manœuvre de récupération des plongeurs est délicate. Il faut venir délicatement en marche arrière auprès d’eux, calculer avec la dérive due au vent, et surtout stopper les moteurs lorsqu’arrivé à proximité. On les déleste alors de leurs équipements de plongée afin qu’ils puissent regagner le bord par l’échelle de coupée placée l’arrière du flotteur.
Nous leur laissons quelques moments de répit, le temps de déplacer le bateau sur le site de la seconde plongée situé un peu plus au profond de la baie. Ils repartent courageusement pour une seconde session de comptage. Assurément, ils seront bien fatigués ce soir !
Au retour à quai en fin d’après midi, après avoir rangé méthodiquement tout leur bazar, ils effectuent le bilan de leur comptage qui serait comparé plus tard avec de prochaines observations prévues tous les trois ans dans les mêmes AMP (Aires Marines Protégées). À condition que les budgets de recherche suivent. C’est toujours la même histoire !